Niché dans les douces ondulations du Gros-de-Vaud, le village de Vugelles-La Mothe incarne la quintessence de la campagne vaudoise : fermes solides, clocher trapu et horizons dégagés sur les Préalpes. Loin des itinéraires touristiques balisés, cette commune discrète cache pourtant un patrimoine rural et une histoire locale qui méritent le détour.
Histoire et origines d’un village vaudois millénaire
Les premières traces d’occupation humaine sur le territoire de Vugelles-La Mothe remontent à l’époque gallo-romaine. Des vestiges de tuiles et de céramiques découverts lors de travaux agricoles au début du XXe siècle attestent d’une présence sédentaire bien avant la période médiévale. La fertilité des terres limoneuses du plateau vaudois a sans nul doute constitué l’attrait principal de ce site d’installation.
Le nom « Vugelles » apparaît pour la première fois dans des actes notariés du XIIIe siècle, sous la forme latinisée Vugellis. L’étymologie probable renvoie à un anthroponyme germanique, témoignant des migrations burgondes qui ont profondément marqué la toponymie du Gros-de-Vaud. Quant à « La Mothe », il désigne un ancien tertre fortifié, vestige d’une motte castrale féodale aujourd’hui disparue.
Au fil des siècles, la commune a successivement dépendu des évêques de Lausanne, puis de la maison de Savoie avant de passer sous l’autorité de Berne lors de la conquête de 1536. Cette période bernoise laissera une empreinte durable sur l’architecture villageoise et sur l’organisation agraire des terres communales.
La fusion administrative des deux hameaux de Vugelles et de La Mothe ne s’est officialisée qu’au XIXe siècle, dans le cadre de la rationalisation des communes vaudoises héritée de l’ère napoléonienne. Depuis lors, la commune a conservé ses deux noyaux bâtis reliés par un chemin communal en ligne droite.
Géographie et paysages : entre plateau et Préalpes
Vugelles-La Mothe se situe dans le district du Gros-de-Vaud, à une altitude moyenne de 630 mètres, sur ce vaste plateau qui s’étend entre le Jorat et la plaine du Gros-de-Vaud. La commune s’étend sur un peu plus de 500 hectares, dont la grande majorité est consacrée à l’agriculture céréalière et à l’élevage extensif de bovins.
Le relief est doux, caractéristique des campagnes vaudoises : de larges ondulations modelées par les glaciers würmiens, ponctuées de bosquets de chênes et d’ormeaux, de ruisseaux encaissés qui gagnent paresseusement l’Arbogne ou le Talent. Ces corridors boisés constituent des habitats précieux pour la faune locale — renards, chevreuils, lièvres et busards cendrés.
Par temps clair, les habitants bénéficient d’un panorama exceptionnel sur les Préalpes fribourgeoises et, plus rarement, sur les sommets du Massif des Diablerets. Ce spectacle changeant selon les saisons — grisailles automnales, neiges hivernal, verdoiements printaniers — constitue le premier argument identitaire des habitants de la commune.
« Ici, le ciel prend toute la place. On n’a pas besoin d’aller chercher la beauté bien loin. »— Un habitant de longue date, témoignage recueilli au printemps 2026
Le réseau hydrographique, bien que modeste, joue un rôle essentiel dans l’alimentation des prairies humides classées en zone de protection cantonale. Ces zones humides abritent plusieurs espèces de plantes rares dans le Gros-de-Vaud, notamment diverses orchidées sauvages qui fleurissent chaque printemps le long des fossés drainants.
Patrimoine bâti : fermes, chapelle et architecture rurale vaudoise
Le patrimoine construit de Vugelles-La Mothe reflète fidèlement les canons de l’architecture rurale vaudoise des XVIIe et XVIIIe siècles. Les fermes à trois corps — logis, grange-écurie et galerie couverte — dominent le paysage bâti du hameau. Leurs façades en moellons de calcaire local, souvent renforcées de chaînes d’angle en grès taillé, témoignent d’un savoir-faire maçonné aujourd’hui largement disparu.
La chapelle de La Mothe, datée du XVe siècle, constitue l’édifice le plus remarquable de la commune. Son portail en arc brisé et ses baies en plein cintre, remaniées lors d’une restauration au XIXe siècle, présentent un intérêt archéologique certain. L’intérieur sobre, blanchi à la chaux, conserve un fragment de fresque représentant un saint militaire dont l’identité reste débattue par les historiens locaux.
Le four à pain communal, restauré en 2004 grâce à une souscription villageoise, trône fièrement à l’entrée du hameau de Vugelles. Il est encore utilisé lors des fêtes annuelles du village, symbole d’une convivialité rurale que les habitants tiennent à préserver. La commune a d’ailleurs été récompensée par le label « Patrimoine vivant » décerné par le canton de Vaud en 2019.
Plusieurs granges isolées, dites « granges champêtres », jalonnent les chemins ruraux entre les deux hameaux. Ces constructions légères, bâties en bois de mélèze et couvertes de tuiles mécaniques, servaient à stocker provisoirement les récoltes avant leur transport à la ferme principale. Certaines ont été reconverties en espaces de stockage agricole moderne, tandis que d’autres tombent lentement en ruine, faute de repreneur.
Économie et agriculture : le travail de la terre au XXIe siècle
L’économie de Vugelles-La Mothe demeure résolument agricole. La commune recense une dizaine d’exploitations actives, dont la plupart pratiquent la polyculture-élevage traditionnelle du plateau vaudois : céréales panifiables, betteraves sucrières, colza et maïs fourrager, auxquels s’ajoutent des troupeaux laitiers de race Holstein ou Simmental livrés à la fromagerie régionale.
Face aux mutations du secteur agricole, plusieurs jeunes agriculteurs ont opté pour des orientations plus différenciées. Deux exploitations sont aujourd’hui converties en agriculture biologique, certifiées Bio Suisse, et commercialisent une partie de leur production en vente directe à la ferme ou via des paniers livrés dans les communes environnantes. Cette évolution s’inscrit dans une tendance cantonale forte à la relocalisation des circuits alimentaires.
La main-d’œuvre agricole permanente est complétée, lors des grandes saisons (semailles, récoltes), par des saisonniers venus d’Europe de l’Est dans le cadre des accords bilatéraux de libre circulation. Ce recours à une force de travail externe est souvent présenté par les exploitants comme une nécessité économique incontournable face à la pénurie de main-d’œuvre locale.
En dehors du secteur primaire, quelques artisans et indépendants — menuisier, maçon, électricien — exercent leur activité depuis la commune, tout en travaillant principalement pour des clients des villages alentour ou des agglomérations d’Yverdon-les-Bains et de Payerne. La commune ne dispose d’aucun commerce de proximité ni d’établissement de restauration, ce qui renforce la dépendance des habitants envers les centres régionaux pour leurs besoins quotidiens.
Le télétravail a sensiblement modifié le profil socio-économique de la commune depuis 2020. Plusieurs ménages issus des agglomérations vaudoises et romandes se sont établis à Vugelles-La Mothe, attirés par des loyers abordables et un cadre de vie paisible, tout en maintenant leur activité professionnelle à distance. Cette migration péri-urbaine contribue à un léger regain démographique.
Vie locale, associations et perspectives d’avenir
Malgré sa petite taille — la commune compte moins de deux cents habitants — Vugelles-La Mothe dispose d’une vie associative étonnamment vivace. La société de tir, fondée en 1893, reste l’institution la plus ancienne et organise chaque été un concours qui rassemble les tireurs des communes voisines. La fanfare villageoise, reconstitutée en 2012 après une longue hibernation, anime les principales fêtes civiles et religieuses du calendrier local.
Le comité des fêtes, renouvelé chaque année par rotation bénévole, orchestre la Fête du village le premier samedi d’août : buvette sous les marronniers de la place communale, concours de pétanque intergénérationnel, défilé des machines agricoles anciennes et repas champêtre préparé par les femmes du village. Cette manifestation attire plusieurs centaines de visiteurs et constitue le rendez-vous identitaire le plus fort de l’année.
La municipalité, composée de cinq membres élus à la proportionnelle, fait face aux défis classiques des petites communes rurales vaudoises : maintien des finances communales en équilibre, entretien du réseau routier local, gestion des déchets et planification de l’assainissement des eaux usées. Un projet de rénovation énergétique du bâtiment scolaire — partagé avec la commune voisine dans le cadre d’un syndicat intercommunal — est à l’étude depuis 2024.
Sur le plan scolaire, les enfants de Vugelles-La Mothe rejoignent l’école régionale de regroupement dès le degré primaire. La fermeture de la dernière classe villageoise, survenue il y a une vingtaine d’années, avait été vécue comme un tournant symbolique fort par la communauté, marquant le passage définitif à l’organisation intercommunale des services publics de proximité.
Pour l’avenir, la commune mise sur une croissance démographique maîtrisée, encadrée par un plan directeur communal soucieux de préserver le caractère rural et les espaces agricoles. Le Plan d’affectation communal, révisé en 2022, interdit toute extension significative des zones à bâtir et privilégie la densification douce du bâti existant. Vugelles-La Mothe entend ainsi rester ce qu’elle a toujours été : un village discret, authentique et profondément ancré dans la terre vaudoise.
Une réflexion est également en cours sur la valorisation touristique douce du territoire, via la création d’itinéraires pédestres balisés et l’intégration dans un réseau cantonal de découverte du patrimoine rural. Si ces projets aboutissent, ils pourraient offrir à Vugelles-La Mothe une visibilité nouvelle, sans pour autant trahir l’esprit de sobriété et de discrétion qui caractérise ses habitants.

